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Episode 4. La Bléomycine : une affaire personnelle

  • Photo du rédacteur: Dan Salvail
    Dan Salvail
  • il y a 6 jours
  • 2 min de lecture

Au laboratoire, j’ai déposé une goutte de solution de bléomycine sur l’épiglotte d’un rat. Après avoir légèrement manipulé l’animal, celui-ci a inhalé la bléomycine jusque dans ses poumons. Au cours des semaines suivantes, la bléomycine va s’accumuler, provoquer des cassures de l’ADN et entraîner la mort des cellules épithéliales des alvéoles pulmonaires. Des espèces réactives de l’oxygène seront générées, activant les macrophages et déclenchant une réaction inflammatoire qui conduira à une fibrose pulmonaire. Mécanisme d’induction de la maladie : apoptose conduisant à l’inflammation et au dépôt de collagène.Une fois l’induction réalisée, j’ai rangé ma blouse sur son crochet, pris mon chapeau et parcouru six kilomètres jusqu’à l’hôpital local : il était temps pour ma séance de chimiothérapie. Installé dans un fauteuil de perfusion, je suis rapidement connecté à une pompe intraveineuse par l’intermédiaire d’un cathéter central à insertion périphérique (PICC line). Long de 43 cm, ce cathéter débute dans la veine cave supérieure, à proximité de l’oreillette droite, et ressort sous le biceps de mon bras gauche. Mon cœur assurera ensuite la distribution dans tout mon organisme de la perfusion administrée par cette voie.

Traitement administré aujourd’hui contre mon cancer du testicule :la bléomycine.

Dans mon sang, la bléomycine va s’accumuler, provoquer des cassures de l’ADN et détruire les cellules à division rapide des tumeurs que l’on cherche à éliminer. Des espèces réactives de l’oxygène seront produites, activant les macrophages qui s’attaqueront à cette masse cellulaire appelée « cancer ». Et à de nombreuses autres cellules que j’aurais préféré conserver intactes.

Mécanisme d’efficacité : apoptose conduisant à l’inflammation et à l’attaque des cellules tumorales par les macrophages.

Il y a cinquante-deux ans, le lien entre l’action de la bléomycine sur l’ADN polymérase et son potentiel anticancéreux était suffisamment évident pour justifier une publication de T. Kobayashi¹. Heureusement, les tableaux de données dactylographiés qu’il présenta ont permis de démontrer l’intérêt de la bléomycine contre les cellules cancéreuses. Depuis lors, des millions de patients ont été traités avec cette molécule, seule ou en association avec d’autres thérapies.

Un an plus tard, Flandre et ses collaborateurs² ont décrit la capacité de la bléomycine à induire une pathologie pulmonaire, ouvrant ainsi la voie à son utilisation comme outil expérimental pour provoquer une fibrose pulmonaire dans les modèles précliniques.

En 2023, le modèle de fibrose pulmonaire induite par la bléomycine chez le rongeur demeure la référence de choix pour évaluer l’efficacité de nouveaux traitements destinés à la fibrose pulmonaire idiopathique humaine, y compris les deux traitements actuellement reconnus comme standards thérapeutiques : Pirfénidone et Nintédanib.

La remarquable capacité de transposition de la toxicité cellulaire de la bléomycine entre le rongeur et l’être humain a permis à la fois le développement d’un médicament anticancéreux majeur et la création d’un outil préclinique essentiel en pneumologie pour mettre au point d’innombrables traitements contre la fibrose pulmonaire idiopathique.

La bléomycine illustre peut-être parfaitement le vieil adage selon lequel :

« Tous les médicaments sont des toxiques ; seule la dose fait la différence. »


Références

  1. T. Kobayashi. Reduced activity of DNA polymerase prepared from bleomycin-treated cancer cells. Journal of Antibiotics (Tokyo), 1971; 24(8):519-525.

  2. O. Flandre et coll. Étude expérimentale de la production et de la prévention des pneumopathies observées au cours des traitements par la bléomycine. Thérapie, 1972; 27(1):67-76.

 
 
 

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